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Documentaire. Bouton est une marionnette jaune comme un bouton-d’or. Flapi, pelucheux, râpé, il ouvre de grands yeux ronds. Ronchon et candide, un peu égoïste, il a une âme d’enfant et un cœur en or. Sorti de sa valise, il dialogue sur scène avec Johana. Dans le public, les gosses éclatent de rire. Johana est malade. Johana va mourir. Res Balzli filme son dernier combat avec une pudeur et une intensité rares.
«JE NE VOULAIS PAS FAIRE LA CHRONIQUE D’UNE SOUFFRANCE, D’UNE MALADIE.» Res Balzli, réalisateur
Depuis un quart de siècle, Res Balzli a produit d’admirables films poétiques comme Step Across the Border ou Middle of the Moment, de Nicolas Humbert & Werner Penzel, Marthas Garten de Peter Liechti ou Que Sera?, de son complice Dieter Fahrer. Restaurateur, il est aussi à l’origine de projets utopistes, telle la coopérative Restaurant Kreuz, à Nidau, ou l’Auberge aux 4 vents, à Fribourg.
En 2008, il rencontre sous un arbre Johana Bory. Elle tient le rôle de Dulcinée dans un Don Quichotte en plein air; il gère la restauration. Une amitié se noue. Plus tard, il apprend que la comédienne est atteinte d’un cancer. Elle aimerait qu’on filme son dernier spectacle.
S’improvisant cinéaste dans l’urgence, Res Balzli, doté d’un budget dérisoire, préfère lui consacrer un documentaire empreint de philosophie, d’empathie et d’humour. Regarder la mort en face, documenter l’évolution d’un cancer fatal, a été fait, notamment par Mehdi Sahebi dans Zeit des Abschieds (2006). Res Balzli ne voulait pas «faire la chronique d’une souffrance, d’une maladie».
Puisque Joahana, considérée comme l’une des meilleures marionnettistes du monde, crée depuis l’enfance des personnages de tissu, de carton, de bois permettant d’exprimer émotions et sentiments, le film va intégrer ces ambassadeurs du rêve.
Car Bouton ose emprunter des chemins symboliques et opposer la toute-puissance de l’imagination à celle de la mort.
L’histoire commence en hiver, devant une croix au bord de la route, quand le trio vocal Nørn – Anne-Sylvie Casagrande, Edmée Fleury et Gisèle Rime – entonne un thrène étrange. Les trois chanteuses figurent le chœur antique. Elles tiendront encore à deux reprises le rôle des Nornes, ces esprits nordiques tissant le destin des mortels. Assises au pied d’un arbre, elles représenteront hier, aujourd’hui et demain; glissant au fil de l’eau, un cercueil attaché à la poupe de leur esquif, elles concluront le film, en nochers mythologiques.
Et puis il y a Bouton, confident, porte-parole, grigri de Johana. Marionnettiste et ventriloque, la jeune femme prête à la bestiole jaune les mots qui conjurent sa peur, sa douleur. Comme les gosses, Bouton n’a pas de tabou et craint de devenir orphelin. Il est beaucoup plus qu’un pantin: redoutant le moment inexorable où la force qui l’anime s’interrompra, ne laissant de lui qu’une écorce vide, il symbolise l’humanité entière.
L’âme de Bouton, c’est Johana Bory. Une belle âme assurément. Elle se consume devant la caméra, s’interroge, dit sa fatigue, rit encore, se décourage, évoque cette terrible douleur qui ôte le goût de vivre... Elle s’insurge contre l’injustice de mourir à 30 ans. Il y a plus injuste encore, ces enfants cancéreux auxquels Lukas, l’ami de Johana, amène un peu de joie dans son costume de clown...
Lors de la dernière représentation (Bouton aux prises avec le Chaperon rouge), Johana n’arrive plus à se relever. Professionnelle, elle intègre cette pesanteur au spectacle. Après, dans sa loge, elle pleure: c’est fini, elle ne peut plus faire ce qu’elle aime, la maladie a gagné.
Res Balzli n’a pas filmé le dernier mois de Johana. Il ne voulait pas montrer la dégradation physique, ni empiéter sur le temps de visite des parents, des amis. Lukas chante Girl, de John Lennon, en s’accompagnant au ukulélé. Alors on sait que Johana n’est plus parmi nous. Plus tard, Lukas croquera dans une boule de Berlin, car la vie reprend ses droits.
Le film se termine sur un avis mortuaire. «Johana 1977-2010: Pourquoi as-tu dû partir si vite, que vais-je devenir sans toi?» C’est Bouton qui a inséré ce faire-part. Bien au-delà du frisson mélodramatique facile, nous sommes dans le désarroi existentiel le plus glacial.
Qu’adviendra-t-il de nous, éternels orphelins, quand ceux que nous aimons ne nous insuffleront plus la vie? Nous sortons du documentaire de Res Balzli apaisés et graves, portant le deuil de Johana, cette sœur que nous n’avons pas eu la chance de connaître. Un rayon de soleil jaune comme Bouton nous réchauffe un peu.
«Bouton». De Res Balzli. Avec Johana Bory, Lukas Larcher. Suisse, 1 h 18.
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